À 48 heures de la célébration du 58e anniversaire de l’indépendance algérienne, deux images s’entrechoquent, résumant la situation complexe du pays. D’un côté, le faste de la République au Palais du peuple à Alger-centre, où le président Tebboune a présidé une cérémonie de remise de grades et de médailles à des officiers de l’Armée nationale populaire. Cette cérémonie était auparavant célébrée au siège du ministère de la Défense. « C’est tout un symbole que de voir cette cérémonie retourner à cet endroit après des décennies […] et après l’étape de dérive qui a éloigné le peuple de ses gouvernants et qui a poussé le peuple à se révolter avec son hirak béni pour un changement radical », a déclaré le chef de l’État à l’entame de cette cérémonie devant un parterre de responsables civils et militaires. D’un autre côté, ailleurs dans le pays, plusieurs prisonniers dits du hirak ont été libérés de prison.

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Karim Tabbou en liberté provisoire

Certains, six d’entre eux, ont été graciés la veille par décret présidentiel. Les autres ont été mis en liberté provisoire en attente de leur procès. Parmi eux, l’opposant Karim Tabbou, coordinateur national du parti non agréé l’Union démocratique et sociale (UDS, créé en 2012). Il a été libéré suite à la décision, jeudi matin, de la cour d’Alger d’accepter sa demande de liberté provisoire.

Emprisonné depuis le 26 septembre 2019, Tabbou avait été condamné en appel le 24 mars dernier à un an de prison ferme pour « atteinte à l’intégrité du territoire national ». Il est aussi poursuivi dans une autre affaire, notamment pour « atteinte au moral de l’armée », dont le procès a été reporté au 14 septembre. Le militant politique, ex-premier secrétaire du Front des forces socialistes (opposition historique), n’a pas fait de déclaration pour l’instant.

En ce 2 juillet 2020, Karim Tabbou vient d’être libéré de la prison de Kolea, près de Tipasa, à 70 km d’Alger. 
© RYAD KRAMDI / AFP

Début juin dernier, il avait fait parvenir un message écrit à l’opinion publique depuis sa prison : « Une vraie nouvelle Algérie est celle qui donne envie à chacun de nous de s’impliquer dans la construction d’un avenir commun. Une vraie nouvelle Algérie est celle qui s’interdit l’emprisonnement des journalistes, des militants, des syndicalistes… Une vraie nouvelle Algérie est celle qui met toutes et tous sous l’autorité de droit. » La « nouvelle Algérie » est un des mantras des autorités depuis l’élection en décembre 2019 de Abdelmadjid Tebboune.

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Amira Bouraoui relâchée

Une autre figure de la scène de l’opposition a été relâchée ce jeudi lors de son procès en appel : Amira Bouraoui, qui fut une des premières à lancer, en 2014, un mouvement contre le quatrième mandat du président déchu. Le 12 juin dernier, cette gynécologue de 44 ans a été condamnée à un an de prison ferme pour plusieurs motifs : « offense à l’islam », « offense » au président de la République et « incitation à violer le confinement » en « exposant directement la vie d’autrui ou son intégrité physique à un danger ». « La sentence prononcée par la justice contre Amira Bouraoui est à l’évidence hors proportions pour les faits qui lui sont reprochés. Débordant souvent sur les règles conformistes et maniant les mots sans politesse entendue, Amira Bouraoui reste une militante engagée, entière et sans fard. Si elle brise souvent le consensus, elle peut aussi oser la rébellion des mots sans mesure », avait à l’époque réagi l’opposant Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid.

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Appel à l’apaisement

Le même Soufiane Djilali avait souhaité des mesures d’apaisement de la part des autorités. « Alimenter sans cesse la symbolique d’un conflit « pouvoir répressif versus des icônes du hirak » ne peut que renforcer une propagande de harcèlement médiatique des agitateurs professionnels pour empêcher toute stabilisation institutionnelle », écrivait-il dans ce même texte sur sa page Facebook.

Il avait annoncé, début juin, la prochaine libération de Karim Tabbou et Samir Benlarbi, un autre activiste qui vient d’être libéré ce jeudi en compagne d’un autre militant, Slimane Hamitouche. Selon Djilali, le président Tebboune, qu’il sollicita pour libérer les détenus, « a accepté d’agir, dans le cadre strict de ses prérogatives constitutionnelles et légales, et comme gage de son intention de favoriser l’apaisement et le dialogue national, pour que Karim Tabbou et Samir Belarbi retrouvent leur liberté au plus vite, au terme de la procédure présidentielle officielle ».

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Les libérations, un subterfuge du pouvoir ?

Mesures d’apaisement ? « La mise en liberté provisoire de Karim Tabou, d’Amira Bouraoui et d’autres détenus d’opinion renseigne sur la nature du régime et sur sa conception du droit et des droits des gens. La police arrête des personnes qui ont critiqué les détenteurs de l’autorité publique, reprochant aux agents de l’État de faire un mauvais usage de cette autorité censée être au service du public », a réagi le politologue Addi Lahouari sur sa page Facebook. « Ensuite, ces personnes, mises en prison un certain temps, sont libérées provisoirement. Elles seront jugées quelques mois plus tard par un tribunal qui tiendra compte de leurs déclarations durant la période de liberté provisoire ». « Par ces décisions, le pouvoir a clôturé aujourd’hui son opération de communication dans laquelle il feint de montrer une disponibilité à l’apaisement en relâchant certains acteurs injustement incarcérés pour leurs opinions. Ce subterfuge ne trompe personne », commente, pour sa part, Mohcine Belabbas, président du RCD (opposition), un parti qui a dénoncé, la semaine dernière, les pressions qu’il subit de la part des autorités. « Seuls un acquittement suivi d’une réhabilitation de tous les détenus politiques et d’opinions sans distinction aucune et la cessation des arrestations pourront constituer un signal d’une prise de conscience des dirigeants sur le fait que la répression, les atteintes aux libertés ou la violence ne sont jamais venus à bout de la détermination du peuple à vivre dans une Algérie libre et démocratique », poursuit Belabbas.

Quid du hirak ?

C’est dans ce contexte que des activistes – et beaucoup d’observateurs – se posent la question de la reprise du hirak. « Mais comment reprendre le chemin des manifestations alors que le pays semble de plus en plus en mal pour contrôler la propagation du nouveau coronavirus ? » s’interroge-t-on, alors que les autorités viennent de serrer la vis encore plus après la hausse des cas contaminés. « Pour des raisons de négation coupable, certains Algériens n’ont pas pris de précaution, estimant que la maladie n’existe pas. Ils n’y croient pas. D’autres pensaient qu’avec l’arrivée de l’été, le virus allait mourir au soleil », s’alarme Mohamed Bekkat Berkani, président de l’Ordre national des médecins et membre du Comité scientifique national du suivi de la pandémie.

« En plus de cette responsabilité collective, il y a aussi les failles de la communication officielle et de la non-prise de décision par les pouvoirs publics. Le Premier ministère a promulgué un décret rendant obligatoire le port du masque dans l’espace public. Plus de 50 % des citoyens n’ont pas respecté cette obligation dans les villes, ailleurs on n’entend même pas parler du masque ». Trois cent quatre-vingt-cinq nouveaux cas confirmés ont été enregistrés ces 24 dernières heures en Algérie, ont indiqué jeudi les autorités.

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