Rachid Mimouni est une icône littéraire significative dans l’échiquier littéraire algérien postcolonial, car c’est un romancier qui a acquis une autorité grâce à un talent de « goual », de griot moderne. Observateur, commentateur lucide d’une Algérie en pleine tourmente, celle de la post-indépendance, de la décennie noire, il mérite le détour aussi pour son combat contre l’intégrisme. Son œuvre est importante, composée d’une dizaine de textes qui évoquent les problèmes sociétaux de l’Algérie postcoloniale et par là même ceux de nombreux pays africains. Son engagement citoyen dans la « cité » dans les années 1990 lui coûta la vie. Il a gagné une stature de conteur de l’intimité algérienne d’autant plus que son message idéologique fut ouvertement moderniste.

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Un romancier engagé

Pour lui « l’écrivain devrait être un visionnaire, un guetteur… celui qui doit être parmi les premiers à donner l’alarme ». Il avait donc le sens de l’engagement d’où des textes littéraires structurés avec du sens, mettant en scène une grande humanité et une connaissance intime de la société algérienne qu’il a racontée sans complaisance, comme il me l’avait déclaré : « Ne comptez pas sur moi pour dire que mon pays est le meilleur du monde. Mon activité de romancier est aux antipodes de cette attitude. Je veux choquer pour pousser les gens à agir. Le roman est un discours qui vise à transmettre un message. Quitte à être scandaleux, je demeure convaincu que mon œuvre transcende les histoires que je suis amené à raconter. » Néanmoins, ses romans ne sont pas des pamphlets politiques, mais bien des récits de vie avec des trames narratives, des personnages hauts en couleur, étoffés, tout en nuances.

Un style à part

Rachid Mimouni ne s’est jamais inscrit dans une littérature autocentrée, mais bien dans des textes de fiction avec un style réaliste, ancrée dans le terroir, avec une poétique dialogique, comme dans L’Honneur de la tribu ou Le Fleuve détourné. Ses textes traduisent des expériences douloureuses. Ils dépeignent des « peines à vivre », dans des styles qui s’inspirent de l’oralité populaire, avec une poétique mêlée à une théâtralité qui intègre « l’emploi systématique du dialogue et du discours direct… avec une présence de personnages tout droit sortis de la tradition orale ».

Un engagement total face à la déliquescence d’un système

Rachid Mimouni fut toujours habité par une urgence qui prend sa source dans sa révolte contre la corruption, la bureaucratie sclérosante et l’intolérance. À ce propos, les titres de ses romans sont programmatiques, car ils soulignent l’état d’esprit d’une démarche revendicatrice qui signale les périodes clés de l’Histoire algérienne : Une paix à vivre, Le Fleuve détourné, Tombéza, L’Honneur de la tribu, La Ceinture de l’ogresse, Une peine à vivre ou encore La Malédiction. Dans Le Fleuve détourné, il met en scène l’histoire d’un maquisard amnésique qui revient dans son village des années après la fin de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Le « moudjahid » découvre alors les changements de comportements de nationalistes qui cédèrent à la corruption et aux passe-droits, un choc pour ce personnage qui a lutté pour une Algérie pour tous. Ce récit corrosif dépeint le phénomène alarmant de la corruption en dénonçant les pénuries organisées qui ne profitent qu’aux commerçants et aux administrateurs véreux. Il dit : « Naïfs, nous l’étions tous, nous sommes descendus de nos montagnes, la tête emplie de rêves… Nous rêvions d’inscrire la liberté dans tous les actes, la démocratie dans tous les cœurs, la justice et la fraternité entre tous les hommes. Et un beau matin, nous nous sommes réveillés avec un goût d’amertume dans la bouche, le désastre accompli. » Ce roman décrit une réalité amère installant Rachid Mimouni du côté des « misérables ».

Témoin social

Rachid Mimouni devient le témoin d’une Algérie en proie avec ses démons. Dans L’Honneur de la tribu, il rappelle l’histoire de l’Algérie dans un style où se mêlent réalisme, satire, ironie, mythes et légendes. Le retour aux sources algériennes est son propos et, en même temps, il plaide pour une Algérie moderne, ouverte sur le monde. Cette question est toujours sous-jacente dans ses récits qui dénoncent avec talent des situations sociales et politiques scabreuses. Dans ce roman, le narrateur met en scène un préfet frustré, car il n’occupe qu’un poste de « préfet » alors qu’il rêve d’un poste plus rentable dans une ambassade avec « un salaire avantageux, tout en devises difficiles, une vaste résidence au cœur d’une capitale, grouillante de domestiques, une luxueuse voiture avec un chauffeur qui fait le poireau du matin au soir, puis du soir au matin, attendant son bon plaisir, le privilège d’inviter qui il veut aux frais de l’État, y compris ses maîtresses ».

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Un héritage d’une actualité brûlante

La critique est cinglante et la motivation du romancier prend sa source dans son amour des lettres et dans son besoin de raconter l’évolution d’une société libérée du colonialisme. Rachid Mimouni était conscient de son rôle d’éveilleur de conscience, car, durant la décennie noire que l’Algérie a traversée, il était incontournable dans le débat public, ce qui a fait de lui une cible des intégristes islamistes qui l’avaient bien compris. Ces derniers l’ont fait taire par la menace, le forçant à un exil qui l’a tué. Rachid Mimouni s’est éteint à Paris le 2 février 1995. Il reste un modèle d’engagement, de courage et d’amour, par sa prise en charge des problèmes sociétaux et par son courage. La présence implicite de Rachid Mimouni circule toujours à travers les textes de la post-décennie noire, comme ceux d’Adlène Meddi avec 1994, un roman en droite ligne de la tradition mimounienne, en termes d’évocation de la malédiction qui s’est abattue sur l’Algérie. Adlène Meddi a repris le fil de l’Histoire, là où l’a laissé Rachid Mimouni, poursuivant un devoir de mémoire et d’alerte pour dire le trauma et raviver la mémoire des victimes d’un intégrisme religieux sans concession. La trace indélébile de la volonté de Rachid Mimouni à dénoncer l’intolérance, d’être la conscience de la société, imprègne son œuvre qui est ouverte vers la modernité et la démocratie. Il a publié un essai, De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, où il déclare sans ambages son credo : « Je combats l’intolérance », un texte à relire et qui démontre combien fut importante la dénonciation de l’intégrisme par les intellectuels algériens dès les années 1990. Le combat contre les extrémismes religieux débuta en Algérie durant ces années tragiques. Si la littérature relève de l’art et de l’engagement à la façon de Sartre, la démarche de Rachid Mimouni s’inscrit dans la ligne du « J’accuse » d’Émile Zola. Rachid Mimouni est un romancier africain, rappelant avec force Sembène Ousmane, Ngugi Wa Thiong O ou encore Aminata Sow Fall.

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* Benaouda Lebdai est professeur des universités en littératures africaines coloniales et postcoloniales.