Joseph « Sepp » Blatter, en juin 2011, alors président de la FIFA. MICHAEL PROBST/AP

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L’enquête de la justice française autour de l’attribution de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar s’annonce tentaculaire. En novembre 2019, au terme de trois années d’enquête préliminaire, le Parquet national financier (PNF) a ouvert une information judiciaire et le dossier a été confié à deux juges d’instruction, Marc Sommerer et Bénédicte de Perthuis, comme l’a révélé Mediapart.

Dimanche 7 juin, le site d’information écrivait : « les investigations commencent désormais à converger vers Nicolas Sarkozy lui-même », expliquant que l’ancien président de la République aurait « personnellement bénéficié dans ses affaires privées du soutien de l’Etat du Qatar » et « décroché des contrats avec deux grands patrons français [Sébastien Bazin, ex-dirigeant en Europe du fonds d’investissement Colony Capital et actuel président-directeur général d’Accor, et Arnaud Lagardère], eux-mêmes soupçonnés d’avoir profité de la mobilisation de la présidence française en faveur de l’attribution du Mondial à Doha ».

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Si la justice française se polarise sur un déjeuner organisé à l’Elysée, le 23 novembre 2010, en présence notamment de M. Sarkozy, de l’émir du Qatar, Tamim Al Thani, et de l’ex-président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lequel a reconnu avoir voté en faveur de l’Etat gazier lors du scrutin d’attribution du Mondial 2022 –, le PNF s’est également penché sur d’autres éléments.

Selon nos informations, les enquêteurs français s’intéressent à un contrat scellé en 2010 entre la chaîne qatarie Al-Jazira (devenue BeIN Sports) et la Fédération internationale de football (FIFA). Le PNF s’est procuré ce document en 2019, après que le journal britannique The Sunday Times a donné des détails sur cet accord.

Signé le 11 novembre 2010 par Nasser Al-Khelaïfi, actuel patron de BeIN Sports et du Paris-Saint-Germain (PSG), le contrat garantissait l’octroi à Al-Jazira des droits télévisés des Mondiaux 2018 et 2022 contre 300 millions de dollars (266 millions d’euros).

La clause spéciale « bonus »

Ce même contrat était accompagné d’une clause spéciale en vertu de laquelle Al-Jazira verserait à la FIFA un bonus de 100 millions de dollars (88,5 millions d’euros) en cas de victoire du Qatar lors du vote d’attribution du Mondial 2022. Neuf jours après le triomphe de l’émirat dans les urnes, le contrat a été paraphé par la direction de la FIFA.

Pour l’ex-président de la Fédération internationale, le Suisse Sepp Blatter (de 1998 à 2015), ce contrat constitue « une pratique commerciale courante et logique ». « La valeur d’un contrat de télévision pour n’importe quel pays augmente considérablement dès que ce pays est candidat pour la Coupe du monde, développe-t-il. Cette plus-value fait partie du contrat mais ne s’applique qu’en cas d’obtention de la Coupe du monde. »

Contactés, les avocats anglais de BeIN Sports expliquent, dans un long courrier envoyé au Monde, que cette clause « reflétait alors entièrement, et reflète des pratiques commerciales standards » : « La somme contribuait aux coûts de production de la FIFA pour le Mondial 2022 et elle reflétait, d’un côté, le coût élevé pour la FIFA dans la région et, d’un autre côté, la valeur accrue des droits du diffuseur si la compétition devait se dérouler sur son territoire. Elle reflète aussi les coûts techniques et de production supplémentaires considérables auxquels la FIFA était exposée dans la région où un événement se produit. »

Les conseils de la chaîne écrivent qu’une telle « augmentation de valeur » s’observe « quand un tournoi mondial n’a (…) jamais été auparavant accueilli dans un pays ou région particuliers, comme c’est le cas avec le Mondial 2022 au Qatar. »

Les avocats de BeIN Sports rappellent que les chaînes Fox Sports et Telemundo ont mis en place un bonus de 302 millions de dollars, versé à la FIFA en cas de victoire des Etats-Unis, du Canada et du Mexique lors du vote d’attribution du Mondial 2026 (remporté par les trois pays en 2018).

« Ceci n’a rien à voir avec le règlement d’éthique »

Les règles éthiques de l’instance mondiale mentionnent qu’une société directement liée au pays candidat à l’organisation d’un Mondial ne peut émettre d’offre financière à la FIFA en lien direct ou indirect avec l’attribution du tournoi. Or, depuis sa création par l’ex-émir Hamad Al Thani en 1996, Al-Jazira est en partie financée par l’Etat du Qatar.

« Ce contrat n’est relié en aucune façon avec la décision de la FIFA d’attribuer le Mondial 2022 au Qatar et il ne représente pas non plus une violation du code éthique de la FIFA », assurent les avocats de BeIN Sports. « Ceci n’a rien à voir avec le règlement d’éthique », abonde M. Blatter. Interrogée sur ce point, la FIFA, elle, n’a pas donné suite.

« Ce contrat a été le résultat d’un long processus de négociation avec la FIFA et s’appuyait sur des termes standards établis par la FIFA qui s’appliquent également à d’autres diffuseurs sur d’autres territoires, ajoutent les avocats de BeIN Sports. Toute suggestion que le contrat en lui-même a illustré en quelque sorte des intentions illégitimes de la part du Qatar pour influencer la FIFA via Al-Jazira serait par conséquent manifestement absurde. »

Le bonus versé aux membres du comité exécutif de la FIFA

Ce contrat intrigue les enquêteurs du PNF dans la mesure où la direction de la FIFA a décidé de verser, fin 2010, un bonus de 200 000 dollars (177 000 euros environ) à la vingtaine de membres votants du comité exécutif de la FIFA.

Selon plusieurs cadres de la FIFA de l’époque, la Fédération avait justifié ce bonus par le « succès financier » de la Coupe du monde organisé cette année-là en Afrique du Sud. En 2010, la FIFA a enregistré un chiffre d’affaires de 1,3 milliard de dollars.

« Il faut savoir que, dès 2002, la FIFA a décidé de traiter ses affaires financières selon le principe de l’IFRS [International Financial Reporting Standards], comme pour une entreprise cotée en Bourse. Dès lors, il a été décidé d’attribuer aux membres de l’exécutif un bonus chaque année, et un peu plus les années de la Coupe du monde », détaille Sepp Blatter, qui a reconnu avoir « touché un bonus de 10 millions de francs suisses [9,22 millions d’euros] » en raison « du succès du Mondial 2010 ».

Interrogée également sur ce bonus, la FIFA n’a pas répondu.