On l’a dit fragilisé, éreinté, déprimé, mais c’est un Gilles Le Gendre tout sourire qui nous accueille dans son bureau de l’Assemblée, ce vendredi de la fin juillet. Comme libéré d’une pression, d’un calvaire. Chef de file des députés de La République en marche à l’Assemblée, ce fut son chemin de croix deux ans durant, mais jamais ne s’en plaindra-t-il.

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Des regrets, il en a, pourtant. À commencer par l’ancien Premier ministre. Édouard Philippe ne l’a jamais vraiment accompagné dans l’animation de la majorité. Alors qu’Emmanuel Macron a décidé de tracer un « nouveau chemin », le député de Paris a estimé lui aussi qu’un changement de président de groupe était nécessaire pour insuffler ce nouvel élan et quittera donc ses fonctions en septembre. Dernière interview-vérité d’un président de groupe parfois malmené, mais toujours résilient.

Le Point : Vous quittez vos fonctions de patron des députés LREM. Vous êtes-vous fait démissionner, virer ?

Gilles Le Gendre : En aucun cas. La réinvention voulue par le président de la République pour faire face à la crise nous concerne tous. Notre groupe doit en prendre sa part. En 2017, nous avions promis de pratiquer la politique autrement. J’honore ce serment : personne n’est propriétaire de son poste. Je place le collectif au-dessus de tout, mais je suis aussi un homme libre. Cette décision, je l’ai prise seul, avant d’en avertir le président, le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale.

Pourquoi partez-vous si personne ne vous l’a demandé ?

Une nouvelle page s’écrit. De même que le changement de gouvernement ne signifie pas qu’Édouard Philippe était un mauvais Premier ministre, mon retrait ne veut pas dire que j’ai été un mauvais président de groupe. Je continuerai de servir l’action du président les deux prochaines années. Et au-delà !

Il faut l’admettre aussi : diriger le groupe LREM fut ô combien compliqué, un calvaire !

C’est un groupe complexe, turbulent, je ne dis pas le contraire. Mais surtout engagé, travailleur et conscient des responsabilités que nous ont confiées les Français. Mes collègues m’ont élu à deux reprises et je leur sais gré de leur confiance : la première fois, ce pouvait être un malentendu ; la seconde, ce n’était pas du masochisme de leur part. Mais animer ce collectif, c’est comme au Scrabble : mandat de deux ans compte double ou triple. Du sang neuf à sa tête nous fera le plus grand bien.

J’ai été la cible d’une manipulation.

Parmi les faits marquants de vos deux ans de présidence, il y a la création d’un groupe dissident par des députés issus de LREM. Est-ce un échec ?

Certains nous ont quittés parce que le dépassement du clivage droite-gauche leur semblait une promesse trop exigeante. Ils sont finalement bien moins nombreux que le bruit orchestré par leur départ ne pourrait le laisser croire.

Ce groupe n’est-il pas tout simplement immature ?

Pas du tout ! Au début, nous avions tout à apprendre. Mais regardez notre parcours en trois ans. De notre diversité politique, territoriale, professionnelle, nous avons su faire une force.

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Quand une jeune députée, parce qu’elle n’a pas été nommée ministre, fond en larmes en public à Matignon, pestant d’avoir « tout donné à la macronie », sans doute peut-on parler d’immaturité, non ?

L’émotion, tout le monde y a droit. En 2017, les Français ont souhaité une représentation qui leur ressemble plus. Cela emporte des conséquences parfois surprenantes, heureuses le plus souvent.

Parlons de la fuite de cette note secrète adressée à Emmanuel Macron où vous livriez vos conseils en vue du remaniement, en particulier pour remplacer Édouard Philippe. Regrettez-vous d’avoir écrit cette note ?

© Eliot Blondet pour Le Point / ABACAPRESSCe n’est pas une fuite, mais le viol d’une conversation privée ! Ce qui est regrettable, c’est la manipulation dont j’ai été la cible. Je ne demandais rien, et surtout pas le départ du Premier ministre. J’analysais une situation politique, ce qui est dans mon rôle. J’expliquais aussi qu’il n’y avait pas de ressources en notre sein pour devenir Premier ministre, mais que nous en comptions de nombreuses pour entrer au gouvernement. Je ne me suis pas trompé puisque trois des nouveaux ministres et trois nouveaux secrétaires d’État sont issus de notre groupe.

Qui visez-vous, précisément ? Qui donc a fait fuiter cette note ?

Dans cette affaire, je n’ai rien à me reprocher. Ce n’est évidemment pas le cas de ceux qui, ici ou là, l’ont utilisée pour pousser leur avantage à des fins politiciennes.

Pensez-vous à Édouard Philippe ?

Non. J’observe juste le tonnerre provoqué par cette note pourtant d’une grande banalité. Il ne peut s’expliquer que par le contexte politique interne à notre majorité, très tendu, lié aux perspectives de changement de gouvernement.

Visiblement, vous lui en voulez…

Détrompez-vous ! Édouard Philippe a été loyal au président et dévoué aux Français et il restera comme un grand Premier ministre. Et je ne doute pas qu’il continuera de nous soutenir, même s’il n’a jamais été Marcheur. Mais l’animation de la majorité ne l’intéressait pas, il ne s’en cachait pas. Jean Castex, au contraire, considère que c’est un rôle essentiel qui lui incombe, ce qui est d’ailleurs conforme au fonctionnement de la Ve République.

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Est-ce que j’ai l’air dans le fossé ?

Jean Castex est-il donc plus attaché à la majorité que ne l’était Édouard Philippe ?

Depuis trois semaines, je vois de nombreux signes concrets en faveur d’une collaboration plus étroite. Jean Castex sera un meilleur animateur de la majorité parce qu’il le sera, tout simplement. Le Premier ministre répond ainsi au souhait de notre groupe de peser plus sur l’action de l’exécutif. Je suis sûr que la tâche de mon successeur s’en trouvera facilitée.

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C’est un secret de Polichinelle : Édouard Philippe et vous n’étiez pas les meilleurs partenaires. On dit même que vous ne vous adressiez pas la parole…

Nous nous parlions très régulièrement. Je vous ai décrit une situation politique atypique, mais que nous avons su gérer. La preuve, dont je suis très fier : il n’a jamais manqué une voix au gouvernement pour voter les transformations de notre pays.

Vous êtes-vous senti lâché par l’ancien Premier ministre, voire poussé dans le fossé ?

(Sourire) Est-ce que j’ai l’air dans le fossé ? Ou usé ? La tâche a été difficile, c’est vrai. Je vous ai tout dit dans des termes ne souffrant aucune ambiguïté. Inutile d’en rajouter.

Gilles Le Gendre dans son bureau à l’Assemblée nationale à Paris, le 24 juillet 2020.
© Eliot Blondet pour Le Point / ABACAPRESS

La politique, c’est de la boxe parfois. Être ainsi dans le viseur vous a-t-il blessé ?

Ayant été, comme vous, un observateur de la politique, je n’ai jamais douté que c’était un art parfois violent. Nous en parlons souvent avec celui à qui j’ai succédé, mon ami Richard Ferrand : la fonction de président de groupe exige une bonne dose de résilience, qualité qui m’est généralement reconnue. Cela vaudra aussi pour mon successeur.

Il y a eu aussi de votre côté des maladresses, des phrases malheureuses. Avez-vous des regrets ?

Le risque du métier pour tout homme public. Ni plus ni moins.

Longtemps, la majorité a espéré un virage à gauche, mais ce remaniement marque la victoire des ministres de droite, notamment des sarkozystes !

Contrairement à ce que disait Lénine, les opinions ne sont pas toujours des faits. Une politique qui répare la machine à créer de la richesse et réforme la protection sociale pour les redistribuer aux plus fragiles, ce n’est pas une politique de droite. 100 milliards d’euros pour le plan de relance, 25 milliards pour l’hôpital, 6,5 milliards pour le plan jeunes, ce n’est pas une politique de droite. Mais, dans la perspective des élections de 2022, le dépassement du clivage droite-gauche ne peut être l’unique viatique de notre projet politique. Comment éviter que cette crise sanitaire, économique, sociale ne dérive en crise politique et ne fasse grossir la défiance de nos concitoyens ? C’est le défi que nous devons relever sans rien céder sur nos valeurs de progrès, tout en étant encore plus à l’écoute de ceux de nos concitoyens tentés par le vote dit « populiste ». La réinvention engagée par le président, c’est aussi ça.

François de Rugy fait déjà campagne pour vous remplacer…

En dépit des apparences, François n’est pas L’Homme pressé de Paul Morand. Une excellente lecture pour ses vacances ! Plus sérieusement, on peut comprendre qu’après sa cure de silence depuis son départ précipité du gouvernement il souhaite de nouveau jouer un rôle. À l’Assemblée nationale, qu’il a très bien connue, ou dans une autre mission ? Nous devons en discuter avec lui et avec les dirigeants de la majorité. Dans le moment critique que traverse notre pays, les Français ne comprendraient pas que nous offrions le spectacle de la division. Un candidat de consensus serait la meilleure solution. Au contraire, si la compétition tournait à l’affrontement, à découvert ou implicite, entre divers courants, l’unité du groupe en souffrirait et ce dernier deviendrait ingouvernable.

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Pour révéler la vérité, c’est le juge, et non l’opinion, qui est seul compétent.

Christophe Castaner est aussi pressenti pour assurer votre relève. Le soutiendrez-vous ?

J’ignore ses intentions, attendons de connaître tous les candidats. Le groupe est souverain et l’élection tranchera. Je vous ai dit les critères importants à mes yeux. J’en ajoute un : des états de service de militant Marcheur de longue date incontestables.

C’est le portrait-robot de Castaner que vous dessinez ! Quid d’une présidente de groupe ?

Une femme aussi, bien sûr ! Des femmes et des hommes, dont Christophe et d’autres, correspondent évidemment à ce portrait-robot. En matière de parité, nous n’avons aucun complexe, car nous avons fait plus que toutes les formations politiques par le passé. Et j’ai moi-même veillé scrupuleusement à ce que ce soit aussi le cas au sein du groupe.

Les accusations de viol contre Gérald Darmanin, fraîchement nommé ministre de l’Intérieur, fragilisent pour le moins ce bilan, non ?

Nul ne peut rester sourd à l’indignation qui s’exprime dans cette affaire. Et je peux vous dire que je n’y suis pas du tout insensible. Je l’entends dans mon entourage familial, amical et politique, et elle nous bouscule tous. Ces réactions sont le prix d’années de déni et d’irrespect honteux pour toutes les victimes de violences conjugales, sexuelles et sexistes. Celles-là mêmes dont notre majorité a mis la protection et la défense au cœur de sa politique. Mais une émotion, aussi légitime soit-elle, ne peut en aucun cas servir de fondement à la justice. Pour révéler la vérité et dire le droit, c’est le juge, et non l’opinion, qui est seul compétent.

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Est-il en train de devenir « un boulet » pour la majorité, pour reprendre les propos de la ministre déléguée à l’Égalité femmes-hommes, Élisabeth Moreno ?

Le président a expliqué sa décision et les principes incontestables qui l’ont inspirée. La contradiction entre présomption d’innocence et responsabilité politique existe, ici de manière exacerbée. Concilier les deux, c’est à bien des égards une gageure.

Nous nous projetons déjà pour qu’Emmanuel Macron se représente et soit réélu pour un second mandat.

Les municipales ont fragilisé LREM. Son leader, Stanislas Guerini, doit-il céder la place, comme vous le faites vous-même ?

© Eliot Blondet pour Le Point / ABACAPRESSCe n’est pas la tête du mouvement qui a besoin de changement, c’est le mouvement lui-même qui a besoin d’un nouvel élan. Nous devons additionner nos forces autour de notre délégué général, Stanislas Guerini. Il sait qu’il peut compter sur moi, davantage encore aujourd’hui. Beaucoup de Marcheurs sont désorientés, nous pouvons aisément les comprendre, notamment par nos résultats très décevants aux municipales. Ils veulent plus de démocratie interne, cela tombe bien, nos nouveaux statuts vont le permettre. Nous devons mieux travailler aussi notre identité politique qui ne peut pas se résumer au seul dépassement des clivages et devrait peut-être assumer plus clairement le libéralisme social de notre projet. Enfin, nous allons nous engager sans délai dans la bataille des élections régionales et départementales, ce qui suppose de repenser en profondeur l’architecture de notre majorité dans son ensemble. Nous avons donc beaucoup à faire, et vite !

On entend parler d’un Parti démocrate à la française qui rassemblerait LREM, le MoDem, Agir, etc.

C’est à Stanislas Guerini, pour notre mouvement, et aux dirigeants des autres formations d’engager sans tarder la réflexion qui permettra, sinon de réaliser immédiatement une fusion, en tout cas de consolider notre majorité, d’en formaliser plus fermement les relations internes et, surtout, de bâtir un projet commun pour les échéances électorales qui vont jalonner les deux prochaines années. Je sais que c’est l’intention de Stanislas. Et je serai heureux de l’y aider.

Pensez-vous vraiment que François Bayrou va accepter de noyer le MoDem dans une grande coalition ?

Personne ne parle de noyer qui que ce soit. Pour connaître François Bayrou, il y a une chose dont je ne doute pas le concernant : lui, comme de très nombreux d’entre nous, est totalement engagé pour que le président réussisse son quinquennat et nous nous projetons déjà pour qu’il se représente et soit réélu pour un second mandat.

Nicolas Sarkozy prédit dans son livre, Le Temps des tempêtes (L’Observatoire), que François Bayrou « trahira » un jour Emmanuel Macron…

Sans doute l’ancien président s’appuie-t-il sur des considérations anciennes. Les miennes sont beaucoup plus récentes.