Rarement asticotage n’a connu une telle sanction immédiate. Le temps de trois passes italiennes dans la moitié de terrain française, des « olé, olé » s’échappent du virage azzurro du stade De Kuip de Rotterdam. Zinédine Zidane vient de savonner ce qui est, forcément, la dernière occasion française du match, après deux minutes sur quatre d’arrêts de jeu ; un coup franc bien placé qu’il expédie vers les ramasseurs de balle. Le pressing français est las. « Quand je rentre, je vois tout le monde un peu abattu, sauf Didier Deschamps qui, lui, y croit », racontera bien plus tard Robert Pirès, l’un des « fantassins » lancés en fin de match par Roger Lemerre, qui organise un 3-4-3 de Playstation.

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Au troisième « olé », Gianluca Pessotto rend le ballon aux Français d’une louche absurde vers Francesco Totti, hors-jeu. Les remplaçants italiens sont déjà aspirés par l’aire de jeu et se retiennent de l’envahir en se tenant virilement par les épaules. Charles Biétry, aux commentaires : « Deux minutes 45 d’arrêts de jeu. Je ne sais même pas s’il y aura encore un coup à jouer… En tout cas, il faut faire comme s’il y en aura un. »

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Fabien Barthez envoie un long ballon comme cela se fait encore, à l’époque. David Trezeguet gagne son duel aérien, Fabio Cannavaro dégage sur la poitrine de Sylvain Wiltord qui laisse rebondir une fois, deux fois le ballon avant d’égaliser d’une frappe croisée, sous le gant mollasson de Francesco Toldo. Le Florentin, dont ce fut la compétition d’une vie, se prend la tête à deux mains avant même que le ballon ne touche les filets.

Une étrange sélection

« J’ai compris avant tout le monde, raconte Toldo au Monde, en 2016. Les gardiens ont un sixième sens. » La suite, il la connaît aussi, comme tous les Italiens. Au jeu bientôt disparu du but en or, qui a déjà souri aux Français en 1998 (contre le Paraguay) et en demi-finale de cet Euro (contre le Portugal), l’Italie va perdre. « Ils gardaient le ballon et nous faisaient courir. Nous, au contraire, nous avions un jeu qui nous faisait dépenser trop d’énergie. On tirait la langue. Après le but de Wiltord, j’ai su que c’était la fin. »

La Nazionale a récupéré un jour de moins, après sa demi-finale gagnée aux tirs au but contre le pays hôte. La victoire contre les Pays-Bas, inespérée au vu du match et de l’expulsion rapide de Gianluca Zambrotta, l’a fait puiser dans ses ressources déjà limitées.

Sylvain Wiltord face au gardien italien Francesco Toldo, le 2 juillet 2000, à Rotterdam. WEREK/EXPA/PRESSE SPORTS

Etrange sélection que celle du taciturne Dino Zoff. Ses certitudes sont rares (Alessandro Nesta en défense, Francesco Totti en attaque), son projet de jeu indéchiffrable, si ce n’est celui de faire déjouer l’adversaire. Mais son esprit de corps a mené l’équipe à Rotterdam. En finale, il se manifeste par le cloisonnement d’un Zizou au sommet de son art mais dont les arabesques, ce soir-là, ne servent pas le jeu.

Le jeu, justement, plaidait pour une victoire française sur l’ensemble de la compétition. Mais, en finale, l’Italie a tout compris. Alessandro Del Piero, entré en fin de rencontre, a deux occasions d’achever la bête bleue. Il sera le plus affecté, le lendemain, devant la presse italienne : « Je suis détruit, c’est la vérité. Il n’y a en moi que de l’amertume, l’amertume d’avoir raté les opportunités de nous porter à 2-0. Tout est de ma faute, je le sais bien. Contre la France nous méritions de gagner, il n’y a aucun doute. Nous avons perdu d’une manière incroyable. »

« On savait qu’on avait déjà perdu le match avec l’égalisation »

Cette réalité se heurte aux convictions des Français, qui ont pour eux le sacre de 1998, le talent de Zidane et la foi de Deschamps. « Très franchement, si on avait eu peur, si on avait tremblé, on n’aurait jamais gagné, dit Youri Djorkaeff, quinze ans plus tard, à France Football. Pour faire ce qu’on a fait, il fallait qu’on ait une vraie confiance en nous, une confiance collective, une confiance individuelle aussi, et puis cette force mentale qu’on avait acquise en 1998. »

Quand Wiltord égalise, à cinquante-six secondes de la fin des arrêts de jeu, les certitudes des Italiens rejoignent celles des Bleus. Demetrio Albertini, à France Football : « Sur le coup, c’est comme si on nous avait coupé les jambes. On avait perdu toute notre énergie. Après le but, on reste un peu circonspects. On ne se parle pas beaucoup. On essaie de s’encourager, de se dire qu’on va réagir. Mais la vérité, c’est qu’on savait qu’on avait déjà perdu le match avec l’égalisation. » Thierry Henry, hâbleur, fait signe au banc italien de se rasseoir.

De Kuip, à cet instant, sait que la partie a basculé et n’attend plus que le but en or des Bleus. Il sera clinique et dû aux deux autres remplaçants : Robert Pirès qui déboule à gauche, centre entre les jambes de Nesta, et David Trezeguet, demi-volée en pivot dans la lucarne de Toldo. Deschamps va soulever le 15e et dernier trophée de sa carrière de joueur. Les Français improvisent un déjeuner sur l’herbe dans la surface de réparation de Toldo. C’est la fin d’une ère ; ils la savourent.

Au centre de la pelouse, un autre tableau, plus tumultueux. Roger Lemerre tente de convaincre Didier Deschamps de renoncer à prendre sa retraite internationale. Les jours suivants, des spécialistes de lecture labiale décrypteront les propos des deux hommes, donnant naissance au nouveau geste technique préféré des footballeurs : la main devant la bouche.

Des deux côtés des Alpes, de l’acrimonie

Le Deschamps de l’Euro 2000 n’est pas le meilleur sur le terrain, ni face à la presse, qu’il boycotte après un papier jugé désobligeant dans L’Equipe. La rancœur lui gâche la fête, jusque dans la nuit qui suit le titre. Roger Lemerre, aussi, a triste mine. Il va perdre « [ses] généraux », comme l’ancien du bataillon de Joinville appelle Blanc et Deschamps.

Du sélectionneur, l’envoyé spécial du Monde, Elie Barth, écrit le lendemain : « Cet homme de cinquante-neuf ans, étonnant de passion contenue, n’a pas à se forcer pour apparaître si détaché. “La victoire appartient aux joueurs. Chacun exprime ses émotions à sa manière, cela se respecte”, dira-t-il d’une voix blanche. »

Des deux côtés des Alpes, cette finale étrange se dissipe dans l’acrimonie. Silvio Berlusconi, chef de l’opposition italienne et propriétaire du Milan AC, étrille la stratégie de Dino Zoff qui, par orgueil, présente sa démission. Un mauvais coup politique pour le Cavaliere, dénoncé par ses pairs et le monde du football, y compris l’entraîneur de son propre club, Alberto Zaccheroni.

Au vrai, la Nazionale a davantage semé au Benelux qu’une équipe de France bientôt disloquée. « Après cette amère désillusion, l’Italie va peut-être se débarrasser de l’image qui lui colle à la peau, celle d’une équipe cynique, écrit le chroniqueur de La Repubblica Gianni Mura. Les Italiens peuvent lever la tête, ils ont montré leur valeur, et pas seulement dans l’art d’exercer le catenaccio. Cela n’a servi à rien, mais cela pourra servir plus tard. »

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