Avec le dernier rebondissement du rejet par une certaine frange de l’opposition malienne impliquée dans la contestation au président IBK et aux institutions qui l’entourent, la crise malienne est loin de son épilogue. Tout s’y enchevêtre : État de droit, légalité, légitimité, laïcité, séparation des pouvoirs au sens propre du terme (exécutif, législatif, judiciaire), mais au sens de la séparation du temporel et de l’intemporel. Et cela, dans le contexte explosif d’affrontements pas seulement militaires mais aussi de conceptions de la société et de son mode de gestion par les différents pouvoirs. Un cocktail que Bakary Sambe, du Timbuktu Institute, a accepté de décrypter pour nous.

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Le Point Afrique : La Cedeao a maintenu la pression et l’opposition joue son va-tout… Y a-t-il des chances de voir la crise se régler rapidement ?

Bakary Sambe : Après l’échec de la mission de Goodluck Jonathan, celle de la Cedeao a voulu jouer autant sur les relations personnelles que sur la légitimité d’une organisation sous-régionale. Bamako n’a pas produit les résultats escomptés, mais le sommet extraordinaire a eu une double symbolique : celle d’une réunion ad hoc sur la crise malienne mais aussi d’un repositionnement d’IBK en tant que président sur le plan international après de longues semaines de souffrance de légitimité.

Les orientations issues de ce sommet auxquelles on semble donner une dimension contraignante à peine voilée semblent rejetées par la rue, tandis que des dynamiques complexes se jouent à l’intérieur du M5-RFP, entre les plus proches de Dicko bénéficiant de la légitimité et travaillant sur sa respectabilité internationale et les caciques de l’opposition politique qui ne veut laisser échapper une si précieuse opportunité d’affrontement avec le régime. Il faudra laisser passer la stratégique trêve de l’Aïd sciemment décrétée pour une meilleure lisibilité et pour savoir si la scène politique malienne, si divisée et confuse, va finalement sacrifier ou non à une paix en attendant la prochaine crise.

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Qu’est-ce que la crise actuelle au Mali dit des institutions de ce pays ?

Le pouvoir actuel fait les frais des conséquences d’une politique qui a consisté à affaiblir l’opposition et à annihiler la société civile pour être plus fort. Aujourd’hui, cette stratégie s’est retournée contre lui. Finalement, les autorités n’ont plus que la rue comme interlocuteur, mais, entre-temps, cette rue a été récupérée par un religieux qui joue de son pouvoir charismatique.

Quelles institutions pourraient représenter un garde-fou dans la crise actuelle ?

Du point de vue des institutions, si le président quittait le pouvoir, ce serait au président de l’Assemblée nationale d’assurer la transition, mais il semble inimaginable aujourd’hui qu’on leur propose une telle personnalité qui est aussi contestée. Parce que, pour les Maliens, ce « président de l’Assemblée nationale n’est pas légitime ». Même si les discussions se poursuivent, personne n’ose parler ou évoquer le président de l’Assemblée nationale pour une probable transition parce que les gens ne l’accepteraient pas. Donc, si on fait le point, il ne suffirait pas que le président démissionne, il faudrait aussi régler tous les problèmes institutionnels qui vont avec. Au Mali, personnalisées, les institutions ont subi la décrédibilisation de ceux qui les incarnent.

Bakary Sambe est également l’auteur de « Contestation islamisées » paru en novembre 2018. 
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Comment expliquer cette dérive ?

Le Mali était l’un des pays à avoir entamé une bonne dynamique de démocratisation et de transition politique dans les années 1990. Dans les années suivantes, il y a eu un tournant. C’est comme si la classe politique malienne avait cessé d’évoluer. En effet, à partir de 2011-2012, le pays a commencé à cumuler deux formes de crise : l’une politique à Bamako et l’autre sécuritaire dans le nord et au centre maintenant.

D’ailleurs, quand on prend l’ensemble de la classe politique actuelle, la plupart de ses membres faisaient déjà partie de la coalition du front de l’Adema, un mouvement d’opposants qui s’est mobilisé pour faire partir l’ex-président Moussa Traoré. On retrouve aussi ces mêmes personnalités au sein de la coalition du mouvement du 5 Juin-RFP, dont la plupart étaient déjà présents à l’époque. Cette élite a eu toutes les difficultés à assurer le fonctionnement de l’État. Ils ont appliqué une forte politique de décentralisation, mais ensuite leur gestion du territoire s’est avérée plus compliquée dans le temps. Quand vous allez à Tombouctou, les gens vous disent que ça fait cinquante ans qu’il n’y a pas eu une nouvelle route. La conséquence a été cette double crise. Ils se sont retrouvés à gérer une crise politique doublée d’une crise sécuritaire.

La conséquence de l’usure de cette élite est qu’elle ne représente plus les aspirations de la jeunesse de plus en plus exigeante. Et, en plus, il y a eu l’émergence des religieux qui ont surfé sur ce terreau. Mahmoud Dicko n’en est pas à son premier coup d’essai. Il s’est imposé sur la scène publique en 2009, au moment des débats sur la question du Code de la famille. Les religieux surfent sur la défiance vis-à-vis des politiques. À force de vouloir réduire l’opposition à sa plus petite expression et affaiblir la société civile, l’État s’est retrouvé face à un mouvement social qu’il est désormais difficile d’encadrer. Et encore, dans la crise actuelle, les interlocuteurs sont identifiables et connus. On sait qui est l’imam Dicko ou le mouvement du 5 Juin-RFP.

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Dans un État de droit, ce sont les lois qui déterminent les modes de transmission et d’exercice des différents pouvoirs. Les autorités légalement investies doivent-elles accepter de céder sous la poussée du mouvement de contestation ?

Dans l’Histoire, c’est-à-dire dans la marche et l’évolution des pays et des peuples, il y a toujours eu cette dialectique entre la légalité et la légitimité. Mais, face à une situation de crise où l’incarnation du pouvoir par une personne pose problème, la question reste posée.

Donc à situation de crise, solution de crise ?

Aujourd’hui, le mouvement M5-RFP est dans des exigences maximalistes : il veut le départ du président, un Premier ministre avec les pleins pouvoirs, une Assemblée nationale dissoute, ainsi que la Cour constitutionnelle. Deux problèmes se font jour : l’entêtement des autorités politiques, d’abord. Il a conduit au pourrissement du mouvement, mais je pense aussi qu’il faut déjà anticiper le fait que les mouvements sociaux montrent toujours des signaux de faiblesse au moment de leur institutionnalisation. On n’est pas certain que la désignation d’un nouveau Premier ministre ne divise pas le mouvement.

On a l’habitude de voir des crises politiques partir des contestations des élections, mais, dans le cas du Mali, la contestation ne peut pas être réduite à ce seul élément. Rappelez-vous que l’imam Dicko a mobilisé plus de 200 mouvements islamiques pour soutenir IBK en 2013 dans le cadre d’une coalition. Ils étaient alliés, mais les choses ont changé en 2018-2019. Entre IBK et Dicko, il y a des dissensions strictement personnelles suivies de ruptures plus franches dues notamment aux choix politiques du président. Le cas le plus frappant a été la nomination de Soumeylou Boubèye Maïga à la primature. C’est avec la pression de la rue et sous l’impulsion de Dicko que celui-ci est parti.

Mahmoud Dicko, qui observait la frustration latente, n’a pas manqué d’y voir une opportunité. De son côté, la classe politique d’opposition qui rongeait son frein y a très rapidement vu une occasion rêvée d’affronter le pouvoir dans une situation de rapport de force qui lui est favorable. Ce mouvement a redonné à l’opposition un espoir de se confronter à IBK, ce qui explique les demandes maximalistes de ces derniers jours.

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Dans un environnement où la cohabitation du religieux et du politique est au cœur de la déstabilisation de plusieurs États, que penser d’un mouvement qui a comme autorité morale un imam ?

Il serait simpliste de réduire le combat de Mahmoud Dicko à un combat religieux. Le tréfonds politique culturel de Dicko est religieux, mais il a su ensuite l’emballer par une récupération de toutes les formes de frustrations en incarnant la lutte contre la mal-gouvernance ou contre la corruption. C’est-à-dire qu’il a su créer un large dénominateur commun de toute la société malienne en surfant sur sa légitimité en tant que leader religieux écouté et en tant que personnalité n’ayant pas participé à la gestion du pouvoir.

Enfin jusqu’à présent, vous voulez dire ?

Dicko ne veut pas exercer le pouvoir. Il veut constamment le contrôler. De fait, il s’est imposé comme le garant de ce mouvement. Si les opposants comme Choguel Kokala Maïga ou Mountaga Tall et les autres sont devant, la légitimité revient à Dicko. Non, il l’a dit, c’est clair. Dicko ne veut pas gérer le pouvoir. Il est plus subtil que ça.

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On sait l’imam Dicko favorable à des négociations avec les djihadistes. Si celles-ci se concrétisaient, ne serait-ce pas une défaite pour toutes les forces impliquées dans la région dans le dessein de maintenir des institutions politiques laïques ?

Il est connu que l’imam Dicko est favorable au dialogue avec les terroristes, déjà au regard de ses rapports personnels avec certains dirigeants comme Iyad Ag Ghali, le leader d’Ansar Dine, ou encore Amadou Koufa, de la katiba Macina, qu’il appelle « mon grand frère ». Il faut aussi souligner que cette idée de dialogue avec les groupes terroristes fait partie des recommandations issues du dialogue inclusif intermalien et l’imam Dicko veut en être le garant.

Au-delà du cas de l’imam Dicko, c’est le contexte malien dans son ensemble qui semble paradoxal. Pourquoi ?

La situation est plus que complexe. Il faut comprendre le paradoxe du contexte malien qui veut que la communauté internationale soit venue soutenir un État qui l’a appelée à la rescousse pour combattre des forces avec lesquelles il décide finalement de négocier. La deuxième chose : il est vrai aussi que la communauté internationale, et notamment la France, est en train de rencontrer au Mali les mêmes problèmes que toutes les forces présentes sur des terrains de conflits liés à la lutte contre le terrorisme. Il commence à se dessiner une usure de l’approche sécuritaire comme en Afghanistan. Au début, il y avait deux défis : 1/ gagner la guerre ; 2/ gagner la paix avec les sociétés.

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Et où en est-on, d’après vous ?

Sur cette intervention de la communauté internationale, il y a un conflit de perception entre l’approche internationale de la crise malienne et les perceptions locales. Cela s’explique par le fait que les populations locales sont également dans un paradoxe, car, d’un côté, elles subissent les mesures sécuritaires draconiennes dues à la présence militaire et, de l’autre, elles vivent aussi de plus en plus dans l’insécurité.

Non seulement il y a le conflit qui est en train de s’enliser dans tout le Sahel, mais il n’est pas perçu de la même façon par tous ceux qui sont concernés, donc ?

Entre les images de 2013 avec l’accueil réservé à François Hollande à Tombouctou, où on lui offre un chameau, et l’image d’aujourd’hui, il y a eu une sacrée évolution. À mon avis, c’est parce que, dans le mode d’intervention de la France, les aspects civilo-militaires ont été négligés. On ne peut pas tenir dans la durée des troupes étrangères dans un pays sans aussi s’occuper des populations. Quand celles-ci voient des drones, des chars et des appareils sophistiqués passer devant elles alors que le puits dont elles ont besoin en premier lieu n’a pas d’eau, cela peut s’expliquer.

Cela ne peut pourtant pas être imputé aux forces françaises ou à la communauté internationale ?

Oui, c’est vrai, mais je note juste qu’il y a eu une absence de vigilance dans ce lexus sécurité-développement. On n’a pas assez tenu compte du choc que constituent pour les populations les conditions sécuritaires draconiennes dans lesquelles elles doivent vivre et l’insécurité grandissante de l’autre.

Le problème n’est plus seulement le djihadisme. Il y a aussi dans le même temps les conflits intercommunautaires. Entre les déclarations politiques et les réalités locales beaucoup plus complexes (conflits au centre du Mali et même au Burkina), les partenaires internationaux doivent changer de paradigme. Parce que la nature de la menace qu’ils étaient venus combattre au Sahel a totalement changé.

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Des accords ont été signés il y a des années à Alger sans être appliqués et la situation évolue sur un terrain où l’État malien montre de plus en plus ses limites. Pour sortir de cet enlisement, quelles concessions pourraient être faites par les uns et les autres pour qu’on retrouve un point d’équilibre viable politiquement et socialement ?

Au plus fort de la contestation, les forces qui étaient impliquées dans les accords d’Alger écrivaient dans un communiqué qu’elles étaient vigilantes et qu’elles n’accepteraient pas qu’on se départisse des accords d’Alger. C’est clair. Seulement, je dirai que le Mali est comme en train de glisser vers un contexte qui rappelle bien les années 2011-2012 avec une double crise, politique à Bamako et sécuritaire qui perdure dans le Nord et ailleurs. Les scénarios sont là et ils sont nombreux. Je pense que la crise ne s’arrêtera pas là, car le départ d’IBK n’est qu’un préalable. D’autres revendications pointent déjà.

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Pensez-vous que la coalition ne va pas s’arrêter là ?

Dans l’esprit de Dicko et de ses partisans, le départ d’IBK n’est qu’un préalable à des changements plus grands et des revendications beaucoup plus globales.

Quel avenir politique voyez-vous au Sahel ?

Il faudrait que la communauté internationale, dans sa logique d’aide et de soutien, intègre quand même qu’il y a une évolution très importante sur le Sahel où les pouvoirs locaux ne sont plus les seuls interlocuteurs. Il y a de fortes sociétés civiles de plus en plus éveillées, un développement des réseaux sociaux. Au lieu d’imposer des paradigmes conçus ailleurs au terrain sahélien, il faut écouter ce terrain. Il faudrait cesser de réinventer la roue et faire confiance aux capacités des populations qui ont toujours su se réinventer avec des mécanismes traditionnels de résolution des conflits qu’on a jusqu’ici négligés.

Une enquête a montré que, dans le centre du Mali, seuls 21 % des habitants font appel à la justice étatique. Ils ont d’autres modes de justice et de règlement des conflits traditionnels qui fonctionnent. Cela doit nous interpeller. Nous devons les aider à revaloriser ces mécanismes traditionnels de résolution des conflits en ajoutant évidemment tous les supports en termes d’éducation, de développement. Ces dernières semaines s’est créée une alliance citoyenne pour le Sahel. Il faudra de plus en tenir compte. Jusqu’à présent, ce qui a plombé la politique européenne en Afrique, c’est qu’on n’a pas fait attention aux signaux hors statistiques. Désormais, ces signaux passent dans les dynamiques sociales et socioculturelles. Il faut les valoriser. La crise malienne actuelle devrait aboutir à une transformation dans l’approche internationale, surtout dans un contexte régional sous-tension.

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